mardi 14 septembre 2010

Patrimoine : Reconstruire les Tuileries ou Saint-Cloud ?

Retour en France pour un dernier exemple, celui du Château de Saint-Cloud dont on prétend encore fréquemment qu’il fut détruit lors des incendies de la Commune. En fait, c’est un obus tiré depuis le Mont Valérien lors de la guerre franco-prussienne qui aurait mis le feu aux appartements de Napoléon III. Les Prussiens sur place auraient laissé le feu se propager et pourraient même l’avoir activé. Une source ancienne affirme que des traces de pétrole ont été décelées. 

Devenu aujourd’hui, Domaine national de Saint-Cloud, on se souvient essentiellement du château de Monsieur, Duc d’Anjou, frère du roi Louis XIV qui en fait l’acquisition en 1658. Dès lors, le château de Saint-Cloud va s’inscrire dans notre histoire au fil des siècles. Offert en 1784 par Louis XVI à Marie-Antoinette, le château sera le théâtre du Coup d’Etat du 18 brumaire qui vit le Directoire remplacé par le Consulat en 1799. C’est à Saint-Cloud enfin que Napoléon III déclare la guerre à la Prusse. Après le désastre de Sedan et tandis que Paris est assiégé, le château de Saint-Cloud est occupé par les Prussiens qui y établissent leur quartier-général jusqu’à cet incendie du 13 octobre 1870. Comme pour les Tuileries, l’essentiel restait debout et divers projets vont être envisagés pour la sauvegarde des ruines de Saint-Cloud mais aucun n’aboutira. Vingt ans après le désastre, le couperet de la IIIème République tombe en 1891, pour des raisons de sécurité, la destruction totale est décidée. On gomme ainsi plusieurs siècles d’histoire.

Cathédrale du Christ-Sauveur, Moscou ©Wikipédia
Cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou

Il existe un mouvement plus ou moins récent visant à la reconstruction de monuments historiques et ce phénomène ne concerne pas que notre pays, bien sûr, même si l’action de la France fut souvent exemplaire. Nous avons vu le cas de l’Allemagne avec la Frauenkirche de Dresde. On songe aussi à la possible reconstruction du Berliner Stadtschloss, le Château de Berlin, résidence des Hohenzollern, qui endommagé durant la Seconde Guerre mondiale fut dynamité par les communistes dans les années 50 pour faire place à un Palais de République, aussi ravissant qu’une barre HLM des années 60 et à son tour démoli pour des questions de désamiantage. Depuis la chute du communisme, les reconstructions se succèdent à l’est. L’une des plus spectaculaires concerne la cathédrale du Christ Saint Sauveur de Moscou que Staline avait fait raser en 1931. Il n’en restait rien. Une souscription auprès des Moscovites permit la pose de la première pierre en janvier 1995. La nouvelle cathédrale construite à l’identique fut consacrée en août 2000.

D’autres reconstructions se sont imposées immédiatement : le parlement de Bretagne à Rennes dévasté par les flammes en 1994, la Fenice de Venise également ravagée par le feu en 1996 ou plus symboliquement le vieux pont de Mostar en Bosnie détruit depuis les positions croates en 1993 et reconstruit à l’identique sous l’égide de l’Unesco. Que dire enfin de tous ces monuments victimes de tremblements de terre ou d’inondations catastrophiques comme celles de Florence en 1966 ?

Le Palais des Tuileries après et avant l'incendie de 1871 ©Wikipédia
Le Palais des Tuileries après et avant l'incendie de 1871

Pour autant faut-il tout reconstruire ? Ne risque-t-on pas de pasticher notre passé, ou, pourquoi pas, de trahir notre histoire ? Dans un exemple extrême encore, imaginons un instant un projet de réédifier la Bastille ? Si la reconstruction des Tuileries avait pu être menée dans les années qui suivirent le sinistre alors que les façades et le gros œuvre étaient encore en place, la question ne se serait pas posée. C’était une évidence. Même remarque pour le château de Saint-Cloud. Mais de ces deux monuments majeurs dans notre histoire, il ne subsiste que les fondations. Autrement dit, rien qui n’accroche notre mémoire. Tout devrait donc être rebâti à neuf. Quel serait alors le regard que nous pourrions porter sur des Tuileries ou un château de Saint-Cloud surgit des limbes ?
Il est vrai que le Louvre, sans les Tuileries, offre la vision de deux bras tendus vers le vide, que le parc de Saint-Cloud est un écrin de verdure dans lequel il manque le joyau principal. Les Tuileries reconstruites pourraient devenir une extension du Louvre où la place vient à manquer. Les travaux d’une durée de quatre ans après obtention du permis de construire seraient financés par souscription et appel au mécénat sans qu’il en coûte un sou au contribuable. Même chose pour le Château de Saint-Cloud qui pourrait abriter un musée vivant des métiers d’art à la française et dont la reconstruction serait autofinancée par les visiteurs comme c’est le cas aujourd’hui pour d’autres chantiers de reconstruction.
La reconstruction a ses partisans mais aussi ses détracteurs. Le domaine est plus sensible qu’on ne l’imagine et ne se limite pas à des questions d’urbanisme ou de perspectives, à des sommes investies ici au lieu de l’être là, à ces milliers d’heures de travail confiées aux artisans d’art, compagnons tailleurs de pierre, charpentiers ou maitres ferronniers. Parfois en évoquant la reconstruction de la demeure des rois, on effleure (de lys) le délit de lèse-République…

Retour : 27ème édition des Journées européennes du patrimoine

Gérard Conreur pour France Culture, 14 septembre 2010

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