Elle n’est
pas vraiment belle… comme le dit la chanson. Elle a des yeux ronds, une tête au
carré. Mais un look qui n’a pas pris une ride malgré ses cinquante ans bien
frappés. Elle, c’est la 4L, la R4 que la Régie Renault proposa aux Français en
vue de les détourner de la mythique Deuche… de Monsieur Citroën. Retour sur une
…passion française.
Rien de bon
ne se fait sans passion… C’était le cri du cœur des Lip et du syndicaliste
Charles Piaget durant les années Giscard lorsque la France repliait à regret quelques
bannières de sa renommée pour ouvrir ça et là des friches industrielles. Exit,
les fleurons du Made in France dont l’emblématique paquebot France amarré au
Quai de l’Oubli au Havre. Les Lip, c’était Besançon, une usine horlogère dont
le savoir faire remontait à Monsieur Lipmann qui avait offert une montre
chronomètre à Napoléon 1er. Depuis,
on était passé de l’Empire à la République, et de la belle ouvrage mécanique à
ces petits cœurs de quartz anonymes mais qui ne prennent qu’une seconde de
retard en dix mille ans de fonctionnement.
Comme la 2
chevaux qui ne ressemble à rien, comme cette tour de métal surgie dans le Paris
du baron Haussmann, comme encore la Caravelle, le Condorde ou le TGV, le Moulin
rouge, le camembert et pourquoi pas le beaujolais, la 4L est une part
essentielle de notre exception nationale, un fragment intime de notre identité.
Quelque chose dont nous seuls étions quasi génétiquement porteurs. Elle
n’aurait pas pu voir le jour à Osaka ou à Sidney. Elle est née sur une table à
dessin, entourée de fumeurs de Gitanes. Au bistro de l’usine, on parlait d’elle
et peut-être déjà des cadences infernales.
Pendant la
guerre, quelques résistants imaginent en rêvant à la paix, ce que pourrait être
la voiture de Monsieur Tout-le-monde et ils prennent pour exemple la voiture du peuple –
littéralement : la volkswagen – une voiture économique que chaque famille
allemande doit pouvoir s’offrir, selon le chancelier Hitler, par le biais d’une
épargne modeste et continue de timbres disponibles au Parti et que l’on colle
sur des cahiers prévus à cet usage. Lorsque le cahier est plein, la voiture est
à vous.
En France,
cette voiture du peuple sera la 4cv et verra le jour en 1946. Comme la
coccinelle, elle possède un moteur à l’arrière et des formes très arrondies. Ce
n’est pas le grand luxe. La France de l’après-guerre connaît le rationnement, les
privations, la pénurie, encore le marché noir, et les restrictions de toutes
sortes. Ainsi la 4 chevaux n’existe qu’en une seule couleur : « sable »
qui évoque Rommel et l’Afrika korps – aurait-on par hasard fait main basse à
Billancourt sur un stock de peinture militaire oublié par l’occupant ? La
petite voiture ronde deviendra vite, affectueusement, la 4 pattes ou encore la
motte de beurre mais malgré son succès populaire, ses ventes ne rivaliseront
jamais avec celles de la Fiat 600, plus récente, ou de la Volkswagen même si en
1955, elle reste la voiture la plus vendue en France.
Dix ans
après sa naissance, la 4 chevaux accuse le coup. Son look est désuet, son
confort spartiate, ses performances limitées. Le clignotant sur la 4cv, c’est
encore cette flèche lumineuse qui se lève et s’abaisse. On ne fait pas plus
empirique. Pour la direction de la Régie, il faut passer à autre chose. Les
années cinquante et plus encore la décennie qui va suivre marquent le retour de
la France à la prospérité. Nous sommes au cœur des Trente Glorieuses. Les mœurs
ont changé. La façon de vivre, de consommer, de s’habiller, tout est remis en
question avec l’exemple venu tout droit de l’Amérique. Génération Coca, pop
corn, blue jeans et bien sûr rock’n’roll... Place nouvelle de la femme active. Société
promise aux loisirs, à l’évasion, aux congés payés. Ces années-là passent de la
messe du Dimanche au culte du week-end. La bagnole fait salon et du salon on
passe au living.
La Renault
4, autrement dit la R4 ou encore la 4L voit le jour sur l’Île Seguin en août
1961. C’est une réponse de Renault à la 2cv Citroën, réponse ou riposte que
n’avait su apporter jusqu’alors la 4 chevaux. Cette fois, le match va être plus
serré et s’il n’est pas décisif dans la gamme des véhicules populaires de
grande diffusion, la Renault 4 marquera définitivement l’histoire de
l’automobile en France. Deudeuche et Renault 4 nous laissent pantois sur l’inventivité
d’un siècle passé à une époque – la nôtre – où toutes les bagnoles se
ressemblent. Ajoutons enfin que ce vingtième siècle avait aussi commis la
cocotte-minute et le Vélosolex…
Des années
secrètes de la R4 – la phase de conception baptisée Programme 350 – bien peu de
choses ont transpiré. Quelques photos ou vues d’artistes… Destinée à talonner
la 2cv sur le même modèle économique, la 350 sera une traction avant. A
l’opposé donc, c’est le cas de le dire, de la 4cv. Terminées aussi les courbes
arrondies, la nouvelle Renault adoptera la coupe au carré et l’angle droit et
quand le beau jour arrive d’une première présentation aux professionnels de la
marque, la consternation se lit rapidement sur les visages avec une
implacable certitude : avec un look pareil, cette voiture ne se vendra jamais.
La Renault
4 termine sa carrière en 1992 et tient le record de la voiture française la
plus fabriquée : 8 135 424 exemplaires. Deux choses encore,
c’est probablement l’un des dernières voitures que l’on pouvait encore démarrer
à la manivelle et qui oubliera ce manche de parapluie qui lui faisait office de
levier de vitesse ? Enfin, au cours de son existence, la R4 aura vu
apparaître les feux de détresse et la ceinture de sécurité. Elle a servi, en livrée
rouge, chez les sapeurs-pompiers, en bleu chez les gendarmes, en jaune avec
l’oiseau bleu chez les postiers, en blanc nature pour l’armée. Sa dernière
apparition au cinéma est récente : Rien à déclarer, le dernier film de
Dany Boon. Mais elle apparaît furtivement dans Frenzy d’Alfred Hitchcock en
1972, La Boom, le Grand Bazar, La soupe aux choux, les visiteurs, etc. Sans
oublier la scène culte de Trafic de Jacques Tati en 1971.
En 1992, le
journal L’Humanité regretta sa disparition : Pas seulement par nostalgie
du mythe de toute une génération, mais surtout parce que la firme nationale n’a
pas voulu lui trouver une remplaçante. La Clio, trop chère, et la Twingo, qui
n’aura pas son côté « tous usages », se situent dans un autre
segment. La voiture la plus populaire de France meurt sans descendant.
Gérard Conreur pour France Culture, 9 février 2011
Gérard Conreur pour France Culture, 9 février 2011



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